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Les mots du volley – Volume 2

Et si les mots du volley avaient un sens.


Le 12 mai 2015

 

22 juillet 2019. Depuis que les joueurs de l’équipe de France ont terminé champions olympiques à Rio il y a trois ans, le volley a pris une place considérable dans le paysage sportif de l’hexagone. Le nombre de licenciés est passé de 100 000 à 400 000 en peu de temps et de nombreux médias se sont penchés sur le sport le plus pratiqué dans le monde. Pendant ce temps-là, les choses ont aussi changé dans le paysage de l’éducation. Le langage dit « sms » est devenu une variante reconnue de l’Académie Française, comme le sont certains régionalismes. Malgré cela, quelques vieux con(servateur)s continuent de défendre les valeurs du français de leur jeunesse.

Erquy, Côtes-d’Armor, 9h30.

Clélia est en train d’écrire quelques textos à ses copines restées au camping ; elle les attend pour s’inscrire au tournoi jeunes. Cette Bordelaise a la chance d’avoir des grands-parents ayant une maison à Plurien, et cela fait deux ans qu’elle en profite pour venir s’amuser aux Estivales de Volley. Ses amies, Lucille et Poire, qui jouent pendant l’année en Aquitaine elles aussi, ont peu dormi hier après la première soirée au Space. Pas sûr qu’elle les voie arriver de sitôt…
À deux mètres d’elle, Pascal lit Six Mondial. Comptable depuis plus de vingt ans, il profite de cet air iodé qu’il attend chaque année avec impatience, celui qui lui rappelle ses vacances chez Tante Ursule au Pouldu et qu’il hume en juillet tous les étés depuis plus de dix ans. Aujourd’hui, il s’est inscrit en avance au tournoi Estivants avec son frère et sa nièce qui arriveront plus tard. En attendant, il fait profiter Clélia de sa lecture… qui l’énerve.

PASCAL, fort. — C’est une blague !

CLÉLIA, sortant de sa bulle numérique. —  😕

PASCAL. — Désolé mademoiselle, ce n’est pas à vous que je m’adresse, mais ça me met hors de moi cet article.

CLÉLIA. — Ah c’est Six Mondial ! Trop bien, je peux lire les pages Comics ?

PASCAL, lui tendant un feuillet. — Voici.

CLÉLIA. — C’est quoi qui vous énerve ?

PASCAL. — La langue française est en train de mourir à petit feu et les médias participent à son bûcher.

CLÉLIA. — C’est quoi un « bûcher » ?

PASCAL. — C’est le genre de mort dont Jeanne d’Arc a été victime ; vous voyez ?

CLÉLIA. — Oui oui, ça va, arrêtez de vous la péter.

PASCAL. — Tu les écris comment, toi, tes textos ?

CLÉLIA. — Ben normal quoi.

PASCAL. — En langage sms j’imagine.

CLÉLIA. — Je vais pas me prendre la tête à tout écrire ! Wesh ah ouais…

PASCAL. — Mais tu ne te rends pas compte que c’est dommage ? Que le français va devenir une langue morte ? Que tes enfants parleront en onomatopées ?

CLÉLIA. — Des enfants ! Monsieur vous allez loin là quand même.

PASCAL. — Vas-y, lis tes Comics.

CLÉLIA. — Non mais dites-moi, j’ai envie de comprendre. Ils écrivent en sms dans le journal ?

PASCAL. — Non, pas à ce point, mais ils font de nombreuses fautes.

CLÉLIA. — Genre ?

PASCAL, montrant son article à la jeune fille. — Lis.

CLÉLIA. — « Les Tourquennois sont venus à bout de leurs adversaires dans une rencontre européenne des grands soirs, grâce à un fond de jeu impeccable et à une tactique bien en place. D’abord menés 2 sets à 0, grâce notamment aux 14 blocks de Polnarev, les joueurs de Marie Kanter sont petit à petit revenus dans la partie avec hargne et combattivité. Au final, les Nordistes s’imposent 3-2 dans un Léo Lagrange comble. »

PASCAL. — N’y a-t-il rien qui te choque ?

CLÉLIA. — Ben si, on dit Tourangeau ! J’avoue, c’est chaud.

PASCAL, attendri. — Les Tourangeaux sont les habitants de Tours, mais le gentilé de Tourcoing est bien « Tourquennois ». Pas d’erreur ici, mademoiselle.

CLÉLIA. — Ah ben je vois pas alors.

PASCAL. — Premièrement, je ne comprends pas pourquoi on continue d’écrire bloc avec un k alors qu’il est entré dans la langue depuis des lustres. Les sens de bloc, en français, et block, en anglais, sont similaires, alors pourquoi ne pas une fois pour toutes intégrer la graphie française ?

CLÉLIA. — Oui c’est sûr mais c’est pas grave. De toute façon plus personne ne dit ça.

PASCAL. — Tu dis quoi, toi ?

CLÉLIA. — Une tong.

PASCAL. — Plaît-il ?

CLÉLIA. — Ben ouais, comme ce que vous avez aux pieds.

PASCAL. — Maintenant que tu me le dis, ça paraît évident. Beaucoup de mots pour la désigner font référence aux pieds : pompe, grolle, chaussette, etc.

CLÉLIA. — Haha mais c’est mon père qui parlait comme ça !

PASCAL. — Ça ou le vocabulaire mathématique : verticale, équerre, etc.

CLÉLIA. — Oui ça je connais.

PASCAL. — Comment l’expliquer ?

CLÉLIA. — Parce que le joueur qui a mis la première tong dans un match de volley portait des chaussures dont la marque était un mathématicien connu ?

PASCAL, attendri et consterné. — Ou bien… Vu que le ballon redescend verticalement et assez vite au niveau des pieds quand l’action est bien faite, ça peut éventuellement venir de là.

CLÉLIA. — Eh monsieur, avouez on vous l’a dit en vrai.

PASCAL. — Oui, oui, je l’admets. D’ailleurs, on parle aussi de boîte. Boîte à chaussures ? Ou boîte parallélépipédique ? Difficile de classer cette boîte du côté des pieds ou des maths. Qu’en penses-tu ?

CLÉLIA. — Vous vous prenez trop la tête pour rien !

Clélia reprend sa lecture des Comics.

PASCAL, dix secondes plus tard, avec un regain d’agacement. — Mais quid de combativité qui ne s’écrit qu’avec un t ? Respectons-le ! Ce n’est pas la rectification orthographique de 90 qui doit nous faire penser le contraire !

CLÉLIA. — Euh… tout pareil.

PASCAL. — Et le fonds de jeu ? Il ne s’agit pas du fond d’un puits que je sache ! Encore moins d’un fond marin… Non non, le sens ici est plus proche de celui d’un fonds d’investissement ou d’une personne dont on dit qu’elle a un bon fonds. Tu ne crois pas ?

CLÉLIA. — Si, maintenant que vous le dites.

PASCAL. — Donc il faut une s.

CLÉLIA. — On dit « une s » ?!

PASCAL. — Oui, les lettres aussi ont un genre mais je n’entrerai pas dans les détails car il y a une dernière erreur, encore plus grave car présente dans tous les papiers !

CLÉLIA. — Laquelle ?

PASCAL. — « Un final », sans e, ça n’existe pas. Le mot finale, avec un e, vient de l’italien. Il désigne la dernière partie d’une pièce musicale, et par extension, la conclusion haletante de tout événement. Si ça ne tenait qu’à moi, je bannirais cette expression, lui préférant finalement ou à la fin, mais s’ils tiennent à l’utiliser, qu’au moins ils l’écrivent correctement !

CLÉLIA. — Mouais. Je suis pas sûre d’avoir tout compris mais je vois que vous êtes bien vénèr donc ça doit être important.

PASCAL. — Oui et non. Oui, ça l’est et il faut essayer de l’endiguer, et non, je peux profiter du journal, de son humour et de l’air iodé sans me mettre dans des états pareils, mais on ne change pas à mon âge !

CLÉLIA. — Non mais moi je suis comme vous parfois quand on m’écrit sa va ? avec « une » s !

PASCAL. — C’est déjà ça !

VALÉRIE, au micro. — Tournoi Euro-Espoirs Féminin, terrain 4 QSI, Tavutakoup, Ki t’a demandé ?, Mylène tente bleue open n°Z143 et Soichuissoulechezsophiesoitchétoi, terrain 4 QSI, plaquette à venir retirer au Point Info !

CLÉLIA. — On joue !

PASCAL. — Il était temps avant que je déchire le journal ! Bonne journée jeune fille.

CLÉLIA. — À vous aussi, Monsieur !

Clélia et Pascal n’auront certes pas partagé leurs prénoms mais un moment insoupçonnable sur les gradins encore vides de la deuxième étape des Côtes. Se souviendront-ils de cette conversation ? Le vocabulaire du contre volley-ballistique aura-t-il évolué ? La langue française aura-t-elle glané quelques points dans le match qui l’oppose à l’oubli ? Plus important que le visage des mots, réjouissons-nous de leur existence, de leurs pérégrinations entre des personnages que tout oppose et que les aléas de la vie se plaisent à rassembler. Le temps d’une discussion. Pour que l’échange et la langue se perpétuent, que la discussion constructive soit légion. Que le collectif en sorte grandi.



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